
Alors que le conflit israélo-palestinien n’en finit pas de se raviver et occupe une nouvelle et triste fois les actualités mondiales, un film comme Kaddish pour un Ami (Kaddisch für einen Freund) est presque inespéré. Intelligente métaphore explicite de cet affrontement alimenté par une haine qui n’a plus depuis longtemps d’autre source qu’elle-même, le film de Leo Khasin se veut avant tout l’histoire d’une rencontre entre deux êtres que tout oppose rapprochés par leurs différences. Une recette connue, bien sûr, mais ici particulièrement goûtue…
Ali et sa famille ont grandi dans un camp de réfugiés palestiniens. Après avoir fui le Liban, ils s’installent dans le quartier du Kreuzberg à Berlin. Mis au défi par la bande de la cité, Ali saccage l’appartement de son voisin Alexander, un vétéran russe juif de la Seconde Guerre mondiale. Ce dernier le surprend et le dénonce à la police. Craignant la fureur de son mari, la mère d’Ali propose à Alexander les services de son fils pour refaire à neuf l’appartement. Contraint, Ali a tout son été pour réparer sa faute et découvrir son voisin juif…
Pour un premier long-métrage, Leo Khasin frappe fort et livre assurément le meilleur film du festival jusque là . Parce qu’il parvient à concentrer la grande Histoire dans une petite et nous faire voir et comprendre cette haine ancestrale à une hauteur que nous n’aurions jamais dû perdre et qui explique tout : celle des hommes. Au départ, Khasin annonce la couleur : il n’est pas là pour rigoler, ou du moins pas encore. Un surprenant générique dessiné à la main nous conte en une dizaine d’images la fuite d’Ali et de sa famille, puis nous plonge dans la réalité crue de ses immigrés qui débarque à Kreuzberg, le quartier le moins chaleureux de Berlin. Et si on regrette que le quotidien du lieu ne soit pas exploré plus en profondeur et à travers plus d’intervenants, il faut reconnaître que Kaddish pour un Ami préfère surtout se concentrer sur son sujet et ne déborde jamais au-delà des deux personnages principaux et de leurs entourages. Comme il ne va jamais péter plus haut que son cul formellement, se restreignant à filmer l’histoire telle qu’elle doit l’être, sans prétention artistique.
Pour autant, Khasin parvient à nous river à notre siège grâce à une première demi-heure d’une intensité dramatique inattendue. Les événements s’y précipitent dans une valse destructrice qui culmine lors de la scène du saccage de l’appartement, qui synthétise toute la rage de ces jeunes abrutis en cette cruauté idiote et décérébrée qu’elle est au fond. Et si l’ouverture de Kaddish pour un Ami prend aux tripes, c’est une trentaine de centimètres plus haut qu’il nous touche par la suite. Sans faire pleurer dans les chaumières, sans facilités, sans bons sentiments guimauves, Khasin met en scène deux acteurs fabuleux et aux antipodes l’un de l’autre. D’un côté le jeune Neil Belakhdar, tout en fougue et en (dé)contraction, qui incarne avec justesse Ali, ce jeune paumé, rêveur et artiste sur les bords qui reste attachant malgré des réflexes de petit con. De l’autre Ryszard Ronczewski, tronche imparable du cinéma polonais et acteur mythique. Il fallait un comédien de son talent pour incarner Alexander, ce vieux bourru ammoindri par la perte de sa femme et de son fils, mais qui continue d’être un roc inébranlable, fort de ses origines (juives) et de son passé (de vétéran russe). De leur duo improbable émane une humanité brute, où les différences se confrontent avant de se mêler pour finir par laisser naître une amitié sincère parce qu’à aucun moment facile. C’est comme ça, simplement et difficilement, que Leo Khasin déroule le fil de cette fable moderne, rugueuse et authentique. Un film qui fait du bien là où ça fait mal…





