
Séances Spéciales
Il n’aura même pas fallu attendre la première strangulation pour voir un couple de cinquantenaires propres sur eux sortir de la salle en bougonnant. En même temps, quand on va voir dans un festival consacré au fantastique un film intitulé Maniac, faut pas s’attendre à voir le nouveau Nicole Garcia. Mais plutôt une des pelloches les plus dérangeantes de l’année. CQFD…
Dans les rues qu’on croyait tranquilles, un tueur en série en quête de scalps se remet en chasse. Frank est le timide propriétaire d’une boutique de mannequins. Sa vie prend un nouveau tournant quand Anna, une jeune artiste, vient lui demander de l’aide pour sa nouvelle exposition. Alors que leurs liens se font plus forts, Frank commence à développer une véritable obsession pour la jeune fille. Au point de donner libre cours à une pulsion trop longtemps réfrénée - celle qui le pousse à traquer pour tuer…
On est pas bien quand on ressort de Maniac. Et ça vient probablement du fait qu’on vient de passer une heure et demie dans la tête d’un serial killer. Mais le Miami impeccable de Dexter n’est pas la Los Angeles vertigineuse et crasseuse de Frank. De jour comme de nuit, la mégalopole américaine déballe ses rues interminables comme autant de couloirs vers nulle part qui grouillent d’objets de désir. Franck Khalfoun commence par filmer avec une patte certaine ce labyrinthe déviant qu’est L.A., représentation urbaine des méandres tortueux de l’esprit brisé de Frank. (Oui, l’homonymie du personnage et du réalisateur va vous le faire lire souvent, ce prénom.) Plastiquement, cette balade avec ce sociopathe fracassé est une réussite impressionnante. Classieuse et ne cédant jamais à la facilité, les images bénéficient d’un traitement remarquable à travers le montage immersif de Baxter et d’une bande originale synthétique très 80′s et efficacement angoissante.
Si on peut disserter longtemps sur l’intérêt de donner un remake au slasher culte de William Lustig (que je n’ai pas vu, donc l’affaire est réglée ici), force est de constater que le cinéaste originel a participé en personne à la production de cette relecture qui porte dès lors sa bénédiction. Une relecture augmentée puisqu’aux errements meurtriers de ce maniaque obsédé par les mannequins et les scalps viennent se greffer deux ajouts de taille. Le premier est la présence d’Elijah Wood dans le rôle-titre. L’acteur à la tronche aussi avenante qu’inquiétante livre une prestation exceptionnelle et rend palpable son personnage détraqué et la logique tordue de ses actions. Si on ne le voit réellement que sur une demi-douzaine de plans, l’acteur est bien présent constamment et rien que sa voix et ses gestes sont travaillés avec suffisamment de précision pour sentir son implication. Et si l’interprète est impressionnant, la mise en scène l’est tout autant, puisque le second ajout de taille est bien une réalisation en focalisation interne qui nous balance sans sommation dans la tête de Frank. On voit à travers ses yeux et on assiste à ses souvenirs, ses fantasmes et ses délires. Un procédé qui aurait pu lasser à la longue mais que Khalfoun dirige avec talent, prenant soin de ne pas s’enfermer et d’utiliser l’idée comme un étalage d’opportunités plutôt qu’une contrainte. La technique est impressionnante (même si on sent ça et là quelques légers ratés), d’autant qu’elle ne cède jamais à la mode de la caméra qui tremblote inutilement pour enchaîner des plans fluides et cadrés avec précision qui se révèlent bien plus anxiogènes qu’on aurait pensé. Parce que cette plongée dans le conscient et l’inconscient de Frank est un malaise quasi-constant pour le spectateur, qui se retrouve malgré lui contraint de commettre avec Frank des meurtres violents aussi libérateurs pour le personnage que crispants (euphémisme) pour nous. Bourré de contradictions pensées à l’image de son anti-héros, Maniac est de ces films qui vous régurgite plus du tout dans le même état qu’il vous avait happé au départ. Une expérience troublante et jusqu’au-boutiste qui titille le petit truc déglingué chez chacun de nous. Un choc.





