
Après être tombé en disgrâce en alignant les rôles tartes, Ben Affleck acteur est revenu à ses premières amours derrière la caméra. Grand bien lui en a fait puisque ses deux premiers films, Gone Baby Gone et The Town, ont été les deux premières pierres d’une filmographie jusque là sans faute. C’est dire si on attendait Argo comme une confirmation autant que comme l’adaptation d’une histoire vraie tellement irréelle qu’il n’y a finalement qu’un film qui puisse nous la faire avaler. Le résultat est à la hauteur des attentes et s’érige d’emblée comme un des meilleurs thrillers de l’année (si ce n’est plus)…
Le 4 novembre 1979, au summum de la révolution iranienne, des militants envahissent l’ambassade américaine de Téhéran, et prennent 52 Américains en otage. Mais au milieu du chaos, six Américains réussissent à s’échapper et à se réfugier au domicile de l’ambassadeur canadien. Sachant qu’ils seront inévitablement découverts et probablement tués, un spécialiste de « l’exfiltration » de la CIA du nom de Tony Mendez monte un plan risqué visant à les faire sortir du pays. Un plan si incroyable qu’il ne pourrait exister qu’au cinéma…
Dès les premières secondes, on est happés. Par un récapitulatif historique aussi bienvenu et complet que ludique, où les images d’archives se mêlent à un storyboard dynamique. On se rappelle alors l’entrée en matière tout aussi virtuose du Royaume et tout s’explique quand on se rend compte que les deux films partagent le même scénariste : Chris Terrio. En une poignée d’images, on se souvient alors pourquoi l’Iran a une dent si dure contre les USA et pourquoi le Moyen-Orient est encore aujourd’hui en feu. L’action se situe peut-être à cheval entre 1979 et 1980, mais Argo parle bien de la situation géopolitique actuelle, que les trente ans passés n’ont changé en rien. Pire encore, Ben Affleck montre clairement ce qui bloque. Dans le film et dans la réalité, personne n’est innocent, et le laisser-faire démocratique manipulateur des États-Unis ne vaut pas mieux que la plongée extrémiste révolutionnaire de l’Iran. Point de prise de position ici, et on a du mal à comprendre où certains journalistes ont pu déceler un accès de patriotisme chez le réalisateur. Au contraire : tous les protagonistes ou presque sont de beaux salauds sûrs d’eux, de leurs convictions et de leurs méthodes, et l’américanisme nombriliste des dirigeants américains est un aveuglement aussi irréfléchi que l’islamisme haineux iranien.
Mais ces sujets de fond passionnants qui habituellement occupent de longues émissions bavardes et indigestes revêtent ici le costume d’un thriller dans la plus pure tradition. Et dès la séquence d’ouverture, Affleck annonce le programme : on sera cramponnés à nos sièges tout du long. Une première scène qui montre comment une manifestation colérique va se transformer en invasion de l’ambassade américaine en Iran. La caméra est immergée dans l’action, le montage haletant, les jeux de regards et le flux incontrôlable des corps horrifiant. Ce sentiment d’impuissance va former le terreau d’Argo et définir en quelques minutes ses enjeux dramatiques. De cette effervescence dénuée de réflexion s’ensuit une série de courses en avant dans les deux camps. Une frénésie qui n’est tempérée que par le personnage de Ben Affleck (éminemment juste), qui devient en quelque sorte maître du jeu et victimes de règles qu’il connaît mais n’accepte pas. Et la réalisation d’Affleck est à l’image du barbu débonnaire au charisme effacé qu’il interprète : elle ne pète jamais plus haut que son cul, ne se montre jamais ostensiblement. Les images sont là pour servir une histoire et pas le contraire. Jamais classique mais jamais à -la-mode, la mise en scène peut aussi s’appuyer sur une reconstitution incroyablement crédible où mêmes les coupes invraisemblables de certains protagonistes sonnent juste. Un sacré boulot qui est à associer à une direction d’acteurs bluffante, où chaque participant a droit à sa minute de gloire (parmi une liste des tronches connues longue comme le bras). On pourra reprocher un final trop appuyé où les cinq dernières minutes sont inutiles (ni les congratulations ni les écrans textes ne servent le film), mais ce n’est finalement le seul point noir d’un grand huit qui retourne autant l’estomac que le cerveau. La preuve que c’est possible.









