Un film sur Facebook, ça faisait peur. Un peu débarqué de nulle part, on craignait, après la mode des adaptations de jeux vidéo, de voir débarquer une série de films tirés de sites internet et toute la toile a rapidement plaisanté : à quand « Twitter – le Film » ? Quel casting pour « YouTube The Movie » ? Puis les choses se sont précisées : Aaron Sorkin, créateur d’A la Maison Blanche avait écrit le scénario, adaptant le bouquin The Accidental Billionaires de Ben Mezrich, et David Fincher, cinéaste punk star depuis son Benjamin Button allait s’atteler à la réalisation. De risée du web, The Social Network était devenu le projet cinématographique le plus hype de l’année. Prouvant au passage que sur internet, ce ne sont pas de rigoureux journalistes qui font l’actu mais des bloggeurs cyniques et fainéants. Avant même sa mise en production, The Social Network avait déjà mis en lumière un des aspects d’internet qu’il voulait traiter : loin du règne des machines vendu par plusieurs décennies de science-fiction alarmiste, internet n’est qu’un instrument aux mains d’humains y affirmant leur nature sans barrières.
C’est d’ailleurs comme ça que débute le film : Mark Zuckerberg, petit génie de la programmation mais handicapé social incurable, hacke les sites sociaux d’Harvard, où il est étudiant, et lance un site où tout le monde peut voter pour quelle fille est la plus canon (et donc la plus moche). En une nuit, il fait planter le serveur de l’université. Il passe en conseil de discipline mais s’est fait un nom. Il est approché par trois étudiants qui lui proposent de développer une idée de site communautaire dont ils ont eu l’idée. Mais Zuckerberg y voit un potentiel plus important et, avec l’aide de son meilleur ami Eduardo Saverin, il crée TheFacebook. Le succès est immédiat mais rapidement, il va avoir le goût amer de la trahison…
Commençons par mettre une chose à plat : The Social Network est un film de fiction, pas un documentaire. Tiré de faits réels et utilisant les véritables noms des protagonistes, il tisse une certaine ambiguïté entre réel et fictionnel, mais c’est là aussi un des sujets de l’œuvre. A ceux qu’on entend claironner que le film de Fincher n’est pas factuellement exact : ce n’était pas le but. A ceux qui s’attendaient à voir un documentaire à la gloire de Facebook, portant aux nues un des sites les plus inutiles de la création (on s’en fout que tu sois « triste parce qu’il fait beau » !) : vous allez être déçus. On est ici dans une fiction et tout l’intérêt en est de montrer les petites histoires derrière la grande. Facebook ne s’est pas fait dans le calme et la joie que son design épuré bleu-blanc voudrait faire croire : Facebook s’est fait dans la colère et les larmes.
Le titre n’est pas anodin. « Le réseau social », c’est celui auquel Zuckerberg voudrait appartenir. Ils sont kyrielle à Harvard mais le bonhomme est trop antisocial pour prétendre en rejoindre un. Tous les grands actes sont faits pour impressionner quelqu’un. Zuckerberg fait d’une pierre deux coups : il crée son propre réseau social et tente par là d’impressionner la fille, Erica Albright, qui rompt avec lui au terme de la discussion surréaliste et magistralement écrite qui ouvre le film. Presque autiste, visiblement misanthrope, Zuckerberg est prêt à tout pour ne pas être seul, quitte à se couper de son seul ami, Eduardo Saverin. Meilleur ami de Zuckerberg et co-fondateur de Facebook, dont il a écrit l’algorithme de base, Saverin est l’investisseur principal du site, et va peu à peu se voir écarter par Sean Parker, créateur du défunt Napster au charisme et à la verve impressionnante, qui fascine Zuckerberg. Si l’histoire d’amour déçue est en filigrane dans tout le film, formant une boucle narrative lors de la scène finale, d’une mélancolie tranchant avec le reste du film.
Mais le réel sujet du film, c’est une histoire d’amitié mouvementée qui vient railler assez cyniquement mais jamais ouvertement le concept même de Facebook : combien d’amis a-t-on réellement ? Zuckerberg en a un seul, Saverin, et il va le perdre. Là est la moelle du film, la petite histoire derrière la grande que Sorkin et Fincher veulent mettre en lumière. Comment deux meilleurs amis peuvent se retrouver à régler leurs comptes au tribunal dans une affaire à plusieurs centaines de millions de dollars ? C’est là le vrai sujet de The Social Network et Fincher le traite avec talent, à travers surtout deux immenses acteurs. Tellement bons qu’on est en droit de se demander le niveau de jeu qu’ils auront dans une dizaine d’années. Le premier, c’est Jesse Eisenberg. Rôle principal remarqué du très fun Zombieland, il crève l’écran en génie détestable, grinçant, pédant mais drôle, perpétuellement ailleurs, qu’il parvient à rendre attachant en jouant sur son côté gamin enfermé dans un corps d’adulte. Le second, c’est Andrew Garfield. Révélation tétanisante de l’indéniable chef-d’œuvre Boy A, héros au grand cœur de L’Imaginarium du docteur Parnassus, il est l’ancre du spectateur, le seul type vaguement normal et moral de ce monde de salopards malgré eux. La prestation proprement ahurissante des deux acteurs est pour beaucoup dans la réussite et l’humanité du projet.
Œuvre dense et passionnante, The Social Network est aussi une sorte d’accomplissement artistique pour David Fincher, qui revient à une certaine modernité délestée de ses tics clipesques qu’il allie à un sens intelligent du classicisme après y avoir mis les deux pieds avec Benjamin Button. Incroyablement contemporain, The Social Network est peut-être aussi le premier film à traiter avec autant de justesse de la génération 2000 et des ravages qu’elle a causé sur la vie sociale de ceux qui la peuplait. Utilisant Facebook comme excuse pour parler des rapports humains, le film tacle au passage le site communautaire en faisant bien comprendre qu’il a été créé avant tout pour que tout le monde puisse cracher sur tout le monde et aille fureter dans la vie privée des autres. L’idée de génie de Zuckerberg n’aura pas été informatique mais finalement de permettre à chacun de briser consciemment le lien entre vie privée et publique en prétextant que… c’est cool. De fait, il n’aura que pousser à l’extrême une notion que la décennie écoulée aura instillée dans notre vie sociale à coups de télé-réalité et de presse people : vous n’avez plus de vie privée, et devinez quoi… c’est vous qui l’avez choisi.








Hâte de découvrir ça ce soir.
Il est vraiment excellent.
Et puis, un Fincher, ça ne se refuse jamais :) Et avec un casting pareil